La scène 4 de l’acte IV du Dépit amoureux, de Molière est un vrai petit bijou du théâtre classique. Savourons :
IV, 4
Marinette.
Oh ! La lâche personne !
Gros-René.
Ha ! Le faible courage !
Marinette.
J’en rougis de dépit.
Gros-René.
J’en suis gonflé de rage.
Ne t’imagine pas que je me rende ainsi.
Marinette.
Et ne pense pas, toi, trouver ta dupe aussi.
Gros-René.
Viens, viens frotter ton nez auprès de ma colère.
Marinette.
Tu nous prends pour une autre, et tu n’as pas affaire
A ma sotte maîtresse. Ardez le beau museau,
Pour nous donner envie encore de sa peau !
Moi, j’aurais de l’amour pour ta chienne de face ?
Moi, je te chercherais ? Ma foi, l’on t’en fricasse
Des filles comme nous !
Gros-René.
Oui ? Tu le prends par là ?
Tiens, tiens, sans y chercher tant de façon, voilà
Ton beau galand de neige, avec ta nompareille :
Il n’aura plus l’honneur d’être sur mon oreille.
Marinette.
Et toi, pour te montrer que tu m’es à mépris,
Voilà ton demi-cent d’épingles de Paris,
Que tu me donnas hier avec tant de fanfare.
Gros-René.
Tiens encor ton couteau ; la pièce est riche et rare :
Il te coûta six blancs lorsque tu m’en fis don.
Marinette.
Tiens tes ciseaux, avec ta chaîne de laiton.
Gros-René.
J’oubliais d’avant-hier ton morceau de fromage :
Tiens. Je voudrais pouvoir rejeter le potage
Que tu me fis manger, pour n’avoir rien à toi.
Marinette.
Je n’ai point maintenant de tes lettres sur moi ;
Mais j’en ferai du feu jusques à la dernière.
Gros-René.
Et des tiennes tu sais ce que j’en saurai faire ?
Marinette.
Prends garde à ne venir jamais me reprier.
Gros-René.
Pour couper tout chemin à nous rapatrier,
Il faut rompre la paille : une paille rompue
Rend, entre gens d’honneur, une affaire conclue.
Ne fais point les doux yeux : je veux être fâché.
Marinette.
Ne me lorgne point, toi : j’ai l’esprit trop touché.
Gros-René.
Romps : voilà le moyen de ne s’en plus dédire.
Romps : tu ris, bonne bête ?
Marinette.
Oui, car tu me fais rire.
Gros-René.
La peste soit ton ris ! Voilà tout mon courroux
Déjà dulcifié. Qu’en dis-tu ? Romprons-nous,
Ou ne romprons-nous pas ?
Marinette.
Vois.
Gros-René.
Vois, toi.
Marinette.
Vois, toi-même.
Gros-René.
Est-ce que tu consens que jamais je ne t’aime ?
Marinette.
Moi ? Ce que tu voudras.
Gros-René.
Ce que tu voudras, toi :
Dis.
Marinette.
Je ne dirai rien.
Gros-René.
Ni moi non plus.
Marinette.
Ni moi.
Gros-René.
Ma foi, nous ferons mieux de quitter la grimace :
Touche, je te pardonne.
Marinette.
Et moi, je te fais grâce.
Gros-René.
Mon Dieu ! Qu’à tes appas je suis acoquiné !
Marinette.
Que Marinette est sotte après son Gros-René !
Quand le point de rupture est point de rattachement
La piste que lance Jean-Claude Carrière est intéressante à suivre :
Qu’est-ce que qui nous lie les uns aux autres? La Fragilité, nous dit Jean-Claude Carrière. Qu’est-ce qui rend un personnage humain? C’est sa faiblesse, son « point de vulnérabilité » qui peut l’anéantir à tout moment. C’est donc ce point précis qui va rapprocher le comédien de son personnage.
Peut-être faut-il alors pour incarner trouver ce point en soi-même.
Cependant on peut dire que :
Si je ne suis pas la source d’inspiration de Shakespeare, il est fort probable que je n’ai pas les même points de faiblesse que le personnage d’Hamlet. Essayer de les « imaginer » en cherchant dans ma propre vie ce qui pourrait s’en approcher est un bon exercice. Mais c’est un exercice intellectuel qui ne peut servir qu’à me rendre compte de la distance initiale qui me sépare du personnage.
Or si je veux m’en rapprocher je dois faire le chemin inverse qui remonte du physique vers l’intellect. C’est à dire trouver où ces points névralgiques se manifestent dans mon corps. Trouver où ces douleurs résonnent en moi.
Car ce n’est qu’en matérialisant les pensées dans le jeu qu’on évite le pire : l’intellectualisation.
Et si l’étape première du travail d’un texte en vue de le jouer était justement de ne pas l’aborder dans cette perspective mais de garder une certaine distance avec les mots? La distance juste qui permette, à la lecture, de se poser cette simple question : “Quel est cet homme, cette femme, qui ait pu prononcer de telles paroles?”
Ce que dit Peter Brook (Avec Shakespeare, Actes Sud – Papiers, 1998) en parlant d’Hamlet peut s’appliquer à tous les textes :
[..] imaginez uniquement – comme un truc utile – que le personnage que vous êtes en train de travailler a vraiment existé, imaginez que quelqu’un l’a suivi partout en secret avec un magnétophone, de telle sorte que les mots qu’il disait soient vraiment les siens. [...]Les conséquences d’une telle attitude peuvent aller très loin.
D’abord, toutes les tentatives de penser qu’Hamlet est “comme moi” sont anéanties. Hamlet n’est pas comme “moi”, il n’est pas comme tout le monde, parce qu’il est unique.
C’est là un point crucial : le personnage (d’Hamlet comme de tout autre personnage) est un individu propre, dissocié de moi. Et il est nécessaire d’identifier très nettement tous les traits de cette individualité avant de pouvoir même penser l’incarner.
Le devoir de l’acteur n’est pas de penser les mots comme une partie du texte, mais de les penser comme faisant partie d’un être humain, emporté par le flux des événements.
Je pense à François Régnault qui nous donne ses conseils pour Dire le vers. Il nous parle de la seule vraie “machine” du théâtre classique : l’alexandrin. Machine dont il suffit, finalement, pour la dompter, d’en connaître les principes de fonctionnement. Ces principes sont simples et reposent sur trois éléments : l’accentuation, l’e-muet et la liaison. Et François Régnault ne manque pas d’ajouter que ces éléments ne doivent pas servir à l’établissement de règles qui contraindraient l’interprétation à suivre une partition stricte. En effet, il attire notre attention sur le fait que chacun de ces trois éléments peut être modulé : la liaison peut être directe ou indirecte, l’accent peut être déplacé et l’e-muet “allégé comme le fromage blanc”...